Le Destin est un traité philosophico théologique sous forme épistolaire, dans lequel Plutarque expose sa vison du destin (en grec, Eimaréné, c'est à dire, "la part que l'on reçoit". les Moires étaient des divinités liées au destin). Fidèle à son Platonisme, il postule l'existence d'une providence (en grec, Pronoïa, strict équivalent du mot latin), attribut d'une divinité excellente et pleine de sollicitude pour sa création. L'existence du monde et l'ordre qui y règne lui semble selon toute évidence provenir d'un dessein, et non du hasard, comme le soutiennent les épicuriens. Mais pour tempérer ce qui en découle et qu'il juge excessif, le fatalisme des stoïciens, il oppose à la providence divine l'action conjuguée de la volonté libre des hommes et des démons. C'est ici qu'entre en scène la Tyché (l'imprévu, les vicissitudes, littéralement, "ce qu'on rencontre"), et d'autre part la liberté humaine et démoniaque (pour les païens, le démon n'est pas nécessairement cette créature infernale et malveillante que les chrétiens ont ensuite dépeint pour rendre affreuse l'ancienne religion, mais simplement un intermédiaire entre les dieux et les hommes). Plutarque monte une machine relativement complexe pour harmoniser son système, et accorder l’existence du mal avec l’idée de providence. Il est inutile de tout détailler ici. Ce texte ne manque pas d'intérêt pour qui s'intéresse à l'histoire des idées, et en particulier à la notion de libre-arbitre, et à toutes les querelles qui se sont élevées depuis à ce le sujet.

Le second texte, sur le démon de Socrate, et un dialogue philosophique transporté dans les circonstances mystérieuses et palpitantes d'une action secrète et téméraire : le renversement par Pélopidas et une poignée de conjurés démocrates, du régime honni de Archias, tyran placé à la tête de Thèbes par les Spartiates pendant la fameuse guerre du Péloponnèse. Archias, homme vain et cruel, se prélassait avec ses hommes de main dans son palais, en proie à l'ivresse et tout à l'attente des catins qu'il avait fait chercher pour jouir de leurs charmes, quand lui arrive soudain une lettre renfermant la dénonciation du complot qui le menace. Le mot qu'il eut alors, "à demain les affaires sérieuses", est passé à la postérité comme adage illustrant les suites funestes d'une prudence mal réglée: en effet, il ne devait jamais voir ce jour suivant, percé de coups dans la nuit par des ennemis que son intempérance avait protégé. Mais nos conjurés, avant de passer à l’action, sont en proie à la terreur, entre l’attente d’un signal qui ne vient pas, l’inquiétude d’une trahison, et les modifications de dernière minute. Pour tromper leur angoisse, ils devisent philosophie, nombre des conjurés étant des Athéniens, dont certains avaient connu Socrate. La question roule sur le fameux Démon dont Socrate prétendait qu’il écoutait les avis. Une controverse monte pour connaître la véritable nature de ce Démon : est-ce que Socrate s’en remettait aux signes naturels pour décider ce qu’il ne pouvait déduire clairement par son intelligence, ou bien était-il si vertueux qu’il parvenait à entendre clairement une voix divine, chose refusée aux âmes moins pures et corrompues ? Je suppose que Plutarque penche plutôt pour la seconde option, au vu de la longueur accordée à cette dernière explication.

Le troisième texte, sur l’exil, est une œuvre morale plus classique : il s’agit d’examiner la situation d’une personne ayant été exilée, et de l’exhorter à faire preuve de courage, et de ne point céder à l’abattement. C’est un thème récurent chez Plutarque que face à un malheur, il faut faire preuve de force d’âme, et disposer son esprit en se tournant vers les avantages, et en restant fixé sur le bien. Ainsi, un homme exilé peut au moins se féliciter d’échapper aux tourments de la vie citadine, ou chacun est pressé par les flatteurs et les sollicitations innombrables. Libéré de ces contraintes, il peut ainsi se tourner vers une saine oisiveté. Quand à la mauvaise opinion dont pouvaient souffrir les immigrés, Plutarque les balaie d’un revers de main d’une manière honorable et juste : seul la vertu permet de mesurer la valeur d’un homme, et non sa richesse, son âge, sa physionomie, son savoir, ou bien son origine. Combien d’exilés de valeur ? Thémistocle, Ovide, Dante, la liste est infinie…

Le dernier texte, « consolation à sa femme », est empreint d’une douleur touchante, car c’est à sa propre femme, à l’occasion de la mort de leur propre fille, qu’il lui écrit, afin de l’exhorter à ne pas s’infliger un chagrin dépassant la mesure. Il semble qu’en ces temps anciens, passer la période de l’enfance n’était pas donné à tout le monde : Plutarque perdit ainsi la plupart de ses enfants. Ce qui remarquable ici, c’est les très nombreuses marque de tendresse et d’estime que Plutarque prodigue à son épouse, qu’il aime d’un amour sincère et véritable : un fait rare dans cette antiquité grecque, plutôt misogyne. Sans verser non plus dans une dureté excessive et inhumaine, Plutarque remarque que les pleurs que nous versons sur ceux qui nous ont quitté sont surtout pour nous-même, car le défunt est délivré des souffrances de ce monde. C’est pourquoi il convient de ne pas laisser libre cours à des transports et des pleurs trop violents, mus par un excès de complaisance envers ses propres passions. C’est au contraire en faisant vivre le souvenir des disparus, en se remémorant sereinement leurs vertus et en les exaltants, que l’on honore utilement et véritablement leur mémoire.